Rencontre arts, sciences et société avec Filipe VILAS-BOAS


Rencontre avec l'artiste Filipe Vilas-Boas à la cité Gagarine d'Ivry sur Seine le 7 octobre 2019.  

À Ivry-sur-Seine (94), la cité Gagarine, construite fin des années 50, était un véritable symbole des cités rouge de banlieue parisienne. Aujourd’hui détruite pour faire place à l’arrivée d’un écoquartier, nouvelle forme d’habiter ensemble de notre siècle.

Mais avant la destruction totale, place à l’art.

Une cinquantaine d’artistes de la ville ont investit les lieux, faisant des appartements des espaces d’expression, de témoignages ou d’hommages aux ancien·ne·s habitant·e·s.

Cité Gagarine – Octobre 2019 (c) Vdesouz

Filipe Vilas-Boas a fait parti de ces artistes et nous a permis de visiter ce lieu et son installation personnelle en toute intimité. Passionné de technologies et souhaitant interroger notre monde / société à travers l’art, Filipe assemble, récupère et détourne les supports pour ses créations. Comme par exemple à la cité Gagarine, où il a récupéré un certain nombre d’antennes paraboliques installées dans un appartement, nous faisant même redécouvrir le tube cathodique.

Écoutez la flânerie STS à Gagarine en compagne de Filipe Vilas-Boas

Tes œuvres sont toutes marquées par la technologie dans leur conception, dans leurs messages aussi. Je te propose que nous puissions en présenter quelques unes, selon une sélection tout à fait subjective. La première que je souhaite aborder avec toi, c’est celle qui m’a fait te connaître en tant qu’artiste. C’est “la couture”, une oeuvre installée pendant la Nuit blanche à Paris en octobre 2017. Peux-tu nous raconter son contexte de création et ce que tu avais envie de transmettre avec elle ?

Ce projet est né en discutant avec un ami artiste et photographe, Douglas Cabel. Nous réfléchissions à la ville, et plus particulièrement au lien entre Paris et sa couronne. Je me souviens d’une citation entendue lors d’un documentaire et datant de l’époque de Louis XIV, qui disait : “les murs de Paris rendent Paris murmurant”. Cela m’avait frappé car c’est toujours vrai aujourd’hui. Le mur d’aujourd’hui, c’est le périphérique. C’est un mur physique de fait, infranchissable par les piétons. Petit aparté : pendant la dernière nuit blanche (5 octobre 2019), une portion du périph’ était fermée aux voitures rendant possible la balade à vélo ou à pied. Tout le monde se sentait un peu victorieux, conquérant sur ce bout de portion libérée des voitures.

“En réfléchissant à ça avec Douglas, nous nous sommes dits qu’il faudrait recoudre la ville, un peu comme un chirurgien, prendre une aiguille à la taille de la blessure. Nous avons proposé ce projet “la couture”, un fil lumineux d’environ 300 mètres avec au bout une vraie aiguille monumentale de 3 mètres. L’idée de cette installation est d’intervenir en ville, d’utiliser le mobilier urbain. “

Filipe Vilas-Boas, octobre 2019 pour Sème Ta Science

Pour cette installation en 2017, nous avons utilisé les anneaux du bassin de la Villette, vers Stalingrad, pour rapprocher les deux rives. C’était la symbolique que nous souhaitions apporter. À l’origine, nous voulions l’installer entre Paris et la banlieue en utilisant un passage au dessus du périphérique. Mais on pourrait tout à fait l’imaginer dans d’autres territoires, pourquoi pas, entre Israël et la Palestine. Trouver des lieux aux symboles forts. J’espère qu’on arrivera à le faire un jour.

Si je te dis, 1 2 3 DATAS, est ce que tu es prêt à jouer avec tes données personnelles ?

Alors, 1 2 3 Datas, c’est le titre de l’exposition de la Fondation EDF dans laquelle était présentée “Casino Las Datas”, une œuvre créée avec Albertine Meunier et Sylvia Fredriksson. Nous nous étions rencontrés dans le cadre d’un prix, le prix Pulsar 2017, et nous nous sommes trouvés le sujet des données personnelles en commun. C’était un sujet sur lequel travaillait déjà Albertine et qui me questionnait beaucoup aussi.

Nous avons crée une salle de jeu de casino avec des bandits manchots. C’est un casino dans lequel on paie avec ses propres données personnelles. En fonction du nombre d’informations que vous êtes prêts à donner, vous gagnez des jetons. Et ces jetons, vous les dépensez dans ces machines.

Les machines sont toutes customisées avec l’iconographie d’internet, icônes, émojis, notifications par exemple. Cette installation matérialise l’espace d’internet dans lequel nous sommes prêts à vendre nos données personnelles.”

Filipe Vilas-Boas, octobre 2019 pour Sème Ta Science
portrait de Filipe Vilas-Boas - Cité Gagarine à Ivry sur Seine - octobre 2019
Portrait Filipe Vilas-Boas, cité Gagarine à Ivry sur Seine (c) vdesouz pour Sème Ta Science

Ta nouvelle œuvre, “The Cross” propose-t-elle de crucifier les réseaux sociaux ?

“The cross”, c’est un énorme F peint en bleu que je porte dans les rues avec les publics. C’est donc une performance publique et participative où l’on fait l’équivalent d’un chemin de croix. La première fois que j’ai fait l’expérience, c’était à Lisbonne, dans le cadre d’une exposition personnelle qui regroupait mes travaux autour de la religion et des nouvelles technologies.

Je ne crucifie pas les réseaux sociaux. Ce à quoi je fais référence avec “The Cross”, c’est à cette pression, à ce poids qui pèse sur nous, avec ces nouveaux outils. Je ne m’attaque pas spécifiquement à Facebook, même si on pourrait me reprocher de me concentrer sur ce réseau social.

En fait, je suis ravi d’avoir tous ces outils à disposition. Je suis ravi que la société s’horizontalise d’une certaine façon et que l’accès à l’information soit facilité. Ravi qu’une brique produite à un endroit puisse servir au monde entier. Et vraiment ravi de ce que le web nous apporte.

Tout n’est donc pas à démonter dans les réseaux sociaux ou dans Facebook plus particulièrement. Bien sûr, il y a des choses à trier, à revoir mais il y a aussi plein de choses à garder.

Filipe Vilas-Boas, octobre 2019 pour Sème Ta Science

Je me souviens des premières versions du réseau que je trouvais formidables. On ne parlait pas du tout des données personnelles à cette époque. Mais certaines personnes se montraient déjà méfiantes dans l’utilisation de ces outils. Aujourd’hui, ces réseaux nous desservent sur pas mal de points, mais on peut aussi s’en servir correctement.

Est ce qu’un jour les robots nous puniront ?

C’est un vieux mythe. C’est le mythe du golem, un mythe qu’on retrouve un peu partout. Depuis que nous avons commencé à créer des machines, nous avons toujours eu cette peur de voir la créature se retourner contre nous. Ce mythe là, il est aussi vieux que ça. En ce moment, il s’agit beaucoup d’intelligence artificielle par exemple, ou de combinaisons de plusieurs technologies.

Dans mon installation “La punition”, c’est un robot qui est puni de manière préventive. Pour moi, c’est une façon de rire du sujet de ces robots, qui, dans les récits d’aujourd’hui, dans la science-fiction principalement, finissent toujours (ou presque) par nous attaquer.

Filipe Vilas-Boas, octobre 2019 pour Sème Ta Science

Si je dois croire à ce mythe, alors je prends un robot aujourd’hui et je le punis pour tous les autres. C’est une pirouette finalement pour essayer de démystifier cette idée et aborder de vrais sujets actuels. Que doit-on faire de ces automates, qu’ils soient mécaniques ou cognitifs, surtout avec cette accélération des technologies cognitives ?

“Sous les claviers, la plage” dans le cadre de l’exposition Causes Toujours au MAIF SOCIAL CLUB / octobre 2019 (c) Vdesouz

Regrettes-tu de ne pas avoir vécu mai 68 ?

C’est une référence à mon installation “Sous les claviers, la plage”, des vrais pavés gravés de lettres et symboles, que le public peut manipuler pour écrire ses propres mots.

On a quand même eu les gilets jaunes il n’y a pas si longtemps ! J’ai trouvé ça assez phénoménal de voir des citoyen·ne·s, bien qu’avec des idées très différentes au début, s’organiser, se trouver des choses communes à dire, faire des assemblées, se structurer. Et ce, malgré le traitement médiatique qui a été celui qu’elles et ils ont eu. D’une certaine façon, ça donne de l’espoir.

Les nouvelles technologies, les réseaux sociaux ont joué un rôle particulier dans ce mouvement. Je trouve ça intéressant de voir émerger une certaine forme d’intelligence collective même si certaines choses restent critiquables dans ce genre de mouvement, à commencer par la violence. J’ai eu du mal à accepter la critique médiatique qui ne pointait du doigt que les faits de violence, parce qu’au final, ce n’était pas le sujet.

Les historiens et historiennes de la Révolution française, dont par exemple Mathilde Larrère qui a un super compte twitter, le disent bien : toutes les avancées sociales ne se font pas uniquement avec des manifestes. Elles se font avec des gens qui, au risque de leur vie, vont dans la rue, vont sur les Champs-Elysées. Et c’est d’ailleurs pour cela, qu’il y a eu une répression jamais vue dans le mouvement des gilets jaunes, car ils se sont attaqués à un symbole, aux boutiques de luxe très éloignées de leur quotidien, à la place de l’Étoile, qui est aussi un rond-point, il ne faut pas l’omettre.

Je ne regrette pas de ne pas avoir assisté à Mai 68, mais je trouve notre époque bien plus complexe. Nous sommes dans une période d’abondance assez phénoménale, nous avons plus d’outils, nous sommes immergés dans une marmite de connaissances et de savoirs. Parfois, on peut se sentir un peu noyé et tout l’enjeu c’est d’apprendre à nager dans cette marmite. L’éducation au numérique et à la critique des médias est fondamentale et devrait être enseignée à l’école aujourd’hui.

Filipe Vilas-Boas, octobre 2019 pour Sème Ta Science

Avec le web, nous sommes face à un média qui cumule tous les autres. Il faut commencer par de l’éducation : comment ça marche, à qui ça appartient, qui peut intervenir dessus ? Il y a dix mille ateliers de culture numérique à monter, à la fois techniques, scientifiques et poétiques aussi. C’est ce qui m’intéresse aujourd’hui, de transmettre cette culture-là.

Une bonne occasion de parler de ton association, “How House”.

“How House”, la maison du savoir et du faire, que j’ai montée avec un ami ingénieur, spécialiste du machine learning, c’est une association qui se veut à la fois un atelier, une école, une galerie, un lieu de paroles.

Ça fait presque un an que l’association existe. Nous n’avons toujours pas de lieu. D’abord, on s’amuse à dire que nous sommes un tiers-lieux sans lieu. On a commencé à se balader avec un petit fablab itinérant. Et autour de ce fablab, nous avons fait venir des amis auteurs, designers, réalisateurs, photographes, artistes. Ils viennent avec un peu de matériel, un peu de contenu et puis on construit avec eux un atelier d’une après-midi ou deux.

Au début, nous avions limité les ateliers aux enfants ou aux adultes. Nous sommes rendus compte que c’était stupide. Les gens adorent être ensemble. On fait des ateliers de robotiques avec des petits de 7 ans et des adultes de 70 qui font la même chose en même temps. On est tous super contents de passer des moments comme ça, intergénérationnels.

rencontre Filipe Vilas-Boas octobre 2019 – (c) Filipe Vilas-Boas

Et si on parlait des tes prochaines actus ?

Je vais produire une nouvelle installation autour des systèmes de surveillance en ville. Quand on m’appelle, je transforme les occasions d’invitation à présenter mon travail lors de conférences en occasion de faire ou de transmettre en fonction du lieu et des invitants. Comme pour une conférence qui se tiendra à Rennes début décembre.

Vous pouvez aller voir mon installation “The punishment” au CentQuatre à Paris dans le cadre de l’exposition “Jusqu’ici tout va bien ? Archéologies d’un monde numérique” (jusqu’au 9 février 2020).

Je viens également de commencer un résidence à l’Institut des Systèmes Complexes (CNRS) donc plein de projets sciences / société à venir !

POUR ALLER PLUS LOIN

Interview mené par Vera. 

Vera De Sousa

A propos de Vera de Sousa

Freak control assumée // Anarchiste organisée // Drama Queen non déclarée et accessoirement chargée de mission Innovation & Citoyenneté