[DOSSIER] Genre(s), recherche(s) et polémique(s) ?


Cela fait quelques années qu’en France règne une certaine confusion autour d’un domaine de la recherche et cela n’en finit pas de faire débat ! Il s’agit des études de genre. On les appelle aussi « Études sur le genre » ou encore « Études Genre » et  en anglais, « Gender Studies ».

Toutes ces expressions désignent spécifiquement un champ de recherche ayant pris naissance aux Etats-Unis dans les années 70 qui consistait à dénaturaliser les catégories sexuées et à analyser les rapports de domination entre les femmes et les hommes. Le genre devient donc un outil d’analyse qui, dès ses débuts, a été extrêmement subversif, polémique et passionné ! Car dire que les particularités attribuées à chaque sexe sont autant déterminées par la culture que par la nature, revient à dire que la structure hiérarchique qui constitue notre société, une structure dominée par les hommes, n’est qu’un exemple de structure possible et donc pas le seul.

 

Le mot genre trouve un écho politique dans son utilisation.

Le remplacer par le mot « sexe » lui ferait perdre tout son sens.

 

La question principale qui guide les études de genre est de comprendre comment et pourquoi les différences entre les femmes et les hommes forment l’organisation de notre société. D’après ces études, les différences physiologiques des personnes se pensent aussi à travers un filtre social. Le sexe est à la fois naturel (biologique) et culturel. Impossible de ne pas prendre en compte ces deux aspects en même temps.

Une déconstruction scientifique obligatoire ?

Les études de genre ne nient pas les différences biologiques entre les sexes, chose qui leur est souvent reprochée par ses opposants (ou pas…). Elles analysent les différences sociales, la production de savoirs scientifiques et les constructions de pouvoirs en fonction des caractéristiques sexuelles. Ce champ d’études permet de révéler la construction instrumentalisée de ces rapports de pouvoirs.

Les femmes ont longtemps été enfermées dans une spécificité biologique qui les tenaient éloignées de la politique et/ou du monde du travail. Leur rôle social de mère ou de future mère conditionnait chaque décision les concernant en tant que « communauté ». « La République instruit les jeunes filles qui seront les mères des hommes » proclame la devise des lycées de filles dans les années 1880. La création de ces lycées féminins ne leur donnait pas accès au baccalauréat comme pour les jeunes hommes et des disciplines telles que la philosophie ou le latin ne leur étaient pas enseignées.

 

Cette « spécificité » biologique ne s’arrête pas qu’à la fonction reproductrice. Le cerveau aussi est décortiqué, analysé, comparé.

 

Dès le 19ème siècle, Paul Broca, anatomiste et anthropologue français, calcula le poids moyen des cerveaux des femmes et des hommes. La différence obtenue (181 g) lui permit de valider sa thèse : « la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle ».

(Merci Paul, nous apprécions ton oeuvre pour la science !)

Cette obsession autour de la taille du cerveau n’a pu disparaître (mais pas intégralement) qu’à l’arrivée de nouveaux instruments d’analyse scientifique (IRM par exemple) qui n’ont fait que déplacer le débat. Nous ne parlons plus de la taille du cerveau mais de son « agencement » interne.

 

Quelques exemple de livres autour de la question genre & cerveau :

 

Le risque de voir fleurir des thèses scientifiques sur les différences des cerveaux féminins/masculins tout en apportant des justifications d’inégalités des sexes est une réalité à laquelle nous devons rester attentifs. (Cela porte d’ailleurs un nom : le neurosexisme. Et ce n’est pas un gros mot, c’est une vigilance!)

 

La génétique n’est évidemment pas en reste sur le sujet (et là aussi, comme pour le cerveau, c’est un long débat d’hier et d’aujourd’hui …). Existe-t-il un gène de l’aspirateur ou de l’agressivité ? L’homme est-il génétiquement plus apte à occuper de plus hautes fonctions dans le monde politique ou la femme est-elle trop sensible et émotive en raison du double X, ce qui l’éloigne de l’égalité salariale ?

 

Contrairement à ce qui peut souvent être montré du doigt, les sciences humaines ne sont pas les seules à intervenir dans ces recherches. Histoire, sociologie, anthropologie mais aussi biologie et neurosciences (entre autres) sont engagées dans les études de genre et c’est cette interdisciplinarité et cette complémentarité qui sont nécessaires pour mener les analyses sociales, scientifiques et politiques autour de ces questions de représentations et de stéréotypes sexués.

 

Un combat de femmes ?

L’une des attaques fréquentes au sujet des études de genres reste la suivante : ces études sont faites par des femmes pour les femmes, et il s’agirait donc plus d’un combat idéologique (féministe donc) que de recherches scientifiques (supposées neutres).

Les études de genre se sont développées à partir des mobilisations, des contestations et des analyses féministes. Ses champs d’investigations sont donc intimement liés à ces débuts féministes. La frontière entre féminisme et études de genre n’est pas tout à fait hermétique et les critiques soulevées sur les constructions de pouvoir et de domination, et encore plus sur la production de savoir scientifique, sont assumées par les deux parties.

Mais les catégories « femmes » et « hommes » à partir desquelles s’organise notre société s’appréhendent ensemble : le féminin se construit à travers le regard masculin, et le masculin à travers le regard féminin (ce qui laisse peu de place à d’autres possibles en dehors de ces deux cases). C’est parce que les femmes ont commencé à travailler sur les femmes, qu’il est apparu que les hommes avaient jusque-là travaillé sur les hommes (et pour les hommes ?) et peu sur les femmes, ou alors en intégrant des notions biaisées du contexte culturel de l’époque. Et depuis, le masculin devient à son tour un sujet de recherche, une recherche qui permet une meilleure compréhension des mécanismes sociaux, des représentations de pouvoir et des stéréotypes.

Ces stéréotypes liés au sexe sont partout à l’œuvre et sont vecteurs de hiérarchisation et d’inégalités. Ils peuvent paraître anodins mais ils ne le sont pas car ils infusent des modes de pensées, de fonctionnement et induisent des décisions pesant sur la structure sociale. Par exemple, des métiers dits « maternels » pour les femmes (sage-femme, infirmière, pédiatre) ou des métiers dits « virils » pour les hommes (sapeur-pompier, policier, neurochirurgien) induisent des choix d’orientation ou des accès plus difficiles à ces métiers par les membres de l’autre sexe.

 

Exemple de stéréotypes les plus fréquemment rencontrés :

  • Les femmes conduisent mal
  • Les hommes ne savent pas être multitâches
  • Les femmes n’ont pas le sens de l’orientation
  • Les hommes sont plus ambitieux que les femmes

 

Les recherches sur le genre s’intéressent autant à l’espace domestique et intime (famille, éducation, tâches ménagères) qu’au monde du travail et à la sphère politique et ces recherches démontrent la persistance des inégalités et des stéréotypes sexués partout dans la société.

 

Inégalité salariale (24% de moins en moyenne en France entre les salaires des femmes et celui des hommes), impact de la maternité dans les carrières, temps de travail, organisation de la vie quotidienne.

 

Plus de détails dans les enquêtes du Laboratoire de l’égalité : ICI

 

Et la théorie du genre alors ?

Petits extraits choisis : 

« Qu’est-ce que la théorie du genre, M. Calvi ? Parce qu’elle existe. C’est une théorie qui est prônée. C’est-à-dire que, un garçon, une fille, ce n’est pas l’altérité sexuelle, c’est à travers la construction sociale. C’est-à-dire qu’on peut apprendre à un garçon à devenir une petite fille. »

Nadine Morano – Extrait émission MOTS CROISÉS France 2 – 10 février 2014

 

« Le pape François accuse les manuels scolaires français de propager la théorie du genre. La ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, regrette la parole du Pape, qu’elle juge légère et infondée. La polémique qui avait été initiée, notamment par les opposants au Mariage pour Tous il y a deux ans, repart donc de plus belle. »

Emission BFM TV du 3 octobre 2016

 

« Je préférerais surtout contrer la théorie du genre, plutôt que de m’attaquer à tels ou tels lobbyistes, qui sont peut-être excessifs dans leurs expressions, mais enfin qui n’ont pas inventé le débat. (…) On passe beaucoup de temps à ouvrir des débats sur des sujets qui ne sont pas fondamentaux (…). »

François Fillon – Extrait de l’émission  Europe 1 du 10 octobre 2016

 

Comment interpréter une telle levée de bouclier autour de l’introduction du genre dans le débat public de ces dernières années ?

Il faut d’abord préciser et/ou rappeler que les études de genre ne sont pas une théorie.

Ce n’est pas un concept intellectuel hypothétique. Ces études sont issues de travaux de recherches pluridisciplinaires qui respectent la démarche et la méthode scientifique. Le terme de « théorie du genre » a été choisi par ses opposants pour discréditer les études menées (opposants au mariage pour tous, opposants à l’IVG).

Parler d’une théorie du genre, au singulier, c’est imaginer une seule voix, une seule analyse, une seule vérité autour des questions soulevées par les études de genre. Or ce n’est absolument pas le cas. Différents courants de recherche et théories d’analyse existent dans ce domaine de recherches.

 

Et surtout, parler d’une théorie du genre, c’est faire écho à un « complot » existant qui souhaite changer radicalement la structure de notre société pour imposer une idéologie politique nouvelle.

 

Leur discours suppose que les études de genre sont hostiles à l’institution familiale et que la sphère intime ne doit pas devenir un objet d’études de déconstruction des rapports de pouvoir. Les différences entre les sexes sont présentées comme étant naturelles par ces groupes d’opposants. C’est une conviction idéologique qui assigne à chacun sa place et donc une forme de hiérarchisation avec certains rôles socialement associés au masculin et d’autres au féminin.

Mais c’est oublier que la sphère familiale est le premier lieu d’apprentissage et de diffusion culturels autour des questions de représentations sociales sexuées. Pour simplifier, la famille transmet les normes sociales de chaque sexe, à travers les jouets, les lectures, les rapports conjugaux.

 

Exemples des slogans de la Manif pour tous :

  • « Pas touche à nos stéréotypes de genre »
  • « Nos différences ne se gomment pas »
  • « Papa, maman et les enfants, c’est naturel »
  • « Une fille ça a des cheveux » (si si, c’est un vrai slogan …!)
  • « Familles en colère. Stop à la familophilie ! »

Le terme de théorie du genre est très mal employé dans les débats publics et dessert les études de genre. Il a toutefois le mérite d’ouvrir un débat, et principalement sur le chantier égalitaire en cours.

 

Pour conclure

Les études de genre permettent de remettre en cause nos représentations sociales et parfois même nos évidences. Le discours nature versus culture semble évidemment ressurgir dans ce débat alors que ce sont ces deux aspects de nos constructions qui sont étudiés et analysés.

Les universitaires et les politiques ne doivent pas être les seuls à s’emparer des travaux des études de genre. C’est la société toute entière qui en a besoin pour identifier et dénoncer les stéréotypes et les inégalités.

Pour aller plus loin, un peu de lecture :

A découvrir :

Le web-documentaire : Faisons Genre (dédié à la déconstruction du genre sur le Web)

Cet article a été publié en juin 2017 sur le site Si Tu Savais STS – “SCIENCES & SOCIETE – Une fabrication du Genre ?” – Rédaction : Vera